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« Lettre ouverte à un gourmet français »

april 15, 2009

« Lettre ouverte à un gourmet français »
(Publié dans La vie des idées, mensuel international sur le débat des idées nr 4/2005.

Je peux comprendre les électeurs de Jean-Marie Le Pen qui ont voté contre la Constitution, que ce soit par peur de la Turquie ou par la nostalgie d’un royaume souverain, d’une France où les idées de 1789 comptent peu. C’est raisonnable de leur part.

Je comprends les trotskistes, les maoïstes et les autres « -istes » qui ont fini par croire que leur utopie cosmopolite n’était réalisable qu’à l’intérieur d’une réserve nationale. Ils ont raison de voter non : une Europe unifiée leur serait une charge bien trop lourde à porter.

Je peux aussi comprendre les réactions des jeunes, pour qui dire ”non” a toujours paru plus radical que dire ”oui”, surtout si le oui est promu par quelqu’un comme Jacques Chirac. C’est parfaitement naturel.

De même, je comprends les souverainistes de tout poil, horrifiés par l’idée que les Slaves, les Anglais, les Scandinaves et d’autres types suspects puissent participer à l’élaboration des lois qui seront ensuite en vigueur en France. Voter non était pour eux une façon de défendre un intérêt personnel.

Je comprends que les artisans français, dont la situation économique n’est pas des meilleures, aient peur du plombier polonais. Le plombier polonais propose ses services à un prix concurrentiel (mais uniquement au début : croyez-en mon expérience car je le connais, il va finir par augmenter son prix…) et leur réaction relève de la légitime défense, bien qu’elle soit difficile à marier avec toutes les belles phrases sur la solidarité.

Je comprends les Français qui pensent que la seule façon de mener l’Europe vers un modèle de société plus civilisé et plus juste consiste à copier en détail le modèle français. Certes, la Constitution était en grande partie inspirée par les Français, mais qu’importe : c’était néanmoins un compromis et comme tel il devait être rejeté. Tout ceci est logique.

Ce qui l’est moins, c’est la réaction des Français qui souhaitent une Europe qui s’oppose aux Etats-Unis et qui, pour cette raison même, ont voté non à une Constitution qui aurait réuni les Etats européens autour d’une politique commune dans les domaines des affaires étrangères, de l’immigration et de la fiscalité. Cela ne me paraît pas très cartésien.

Aussi, j’ai du mal à comprendre les Français qui n’approuvent pas le libéralisme de marché, mais qui ont voté contre un texte qui tente de le limiter. Ceci relève de la confusion.

Enfin, il m’est complètement impossible de comprendre les Français qui souhaitent combattre les nationalismes, qui voient dans la supra-nationalité un progrès historique, qui approuvent le Parlement européen comme un premier pas vers une démocratie européenne, qui apprécient les clauses sociales de la Constitution, qui n’ont peur ni des Musulmans ni des plombiers polonais, qui ne souffrent pas de complexe d’infériorité envers les Allemands – et qui ont quand même voté non en disant que le texte « ne va pas suffisamment loin ».

Tout cela me fait penser à une compagnie à table qui renvoie la bouteille puisque le bouchon à l’air un peu trop amer. Tout compte fait, le bouquet n’est pas parfait…

Certes, nous faisons souvent la même chose en Suède, toutes les semaines, lorsqu’il s’agit de rejeter les propositions de notre gouvernement. « Ca va pas, revoyez votre copie et revenez avec quelque chose de mieux ». C’est ainsi que peuvent se comporter des citoyens dotés d’un esprit critique et vivant dans un Etat-nation stable. Or, ici, il ne s’agissait pas – faut-il le rappeler ? – uniquement des Français. C’était un compromis établi avec beaucoup de peine par les gouvernements et les oppositions des vingt-cinq pays membres. Il a fallu quatre ans pour le trouver, et il ne sera pas facile à refaire.

N’y avait-il personne pour prévenir nos gourmets que la bouteille renvoyée était la dernière ? Que, pour une fois, on n’était pas à la Coupole ? Maintenant, les raisins doivent mûrir au soleil, être cueillis et mis en bouteille. Et la fermentation prendra beaucoup de temps avant que le vin ne soit buvable. Jusque-là, il faudra vous contenter du Coca-Cola. A la vôtre !

Maciej Zaremba

Traduit du suédois par Wojtek Kalinowski

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